Les cétoines de Corse

Par Éric Jiroux et Patrick Prévost (association Magellanes)…
Ce dossier est tiré du numéro 14 de la revue STANTARI



Avant-propos
Cetonia aurata pisana
sur une fleur de ciste
Immense famille cosmopolite mais surtout tropicale, les cétoines suscitent l’intérêt de bien des naturalistes. Rien d’étonnant à cela tant elles sont à l’entomofaune ce que les gemmes et les pierres précieuses sont au monde minéral, la vie en plus ! Certes, leur configuration massive manque un peu d’élégance, mais le somptueux réside dans leur livrée nuancée le plus souvent d’émeraude, de rubis ou d’améthyste, de jade parfois.
Les cétoines sont des insectes holométaboles, c’est-à-dire à métamorphose complète. Dans ce schéma de reproduction, apparu très vraisemblablement au Carbonifère*, les larves sont morphologiquement très différentes des adultes et présentent un régime alimentaire radicalement différent. L’existence de ces deux formes de vie permet l’exploitation de niches écologiques différentes. Chez ces coléoptères, le stade larvaire est séparé du stade adulte (imago*) par le stade nymphal pendant lequel l’insecte ne s’alimente plus et subit un remaniement morphologique complet aboutissant à l'adulte, ce qui, là encore, est une forme de résistance à l’adversité. L’ensemble de ces phénomènes permet sans doute d’expliquer le succès des holométaboles qui représentent plus de 80 % des insectes. L’holométabolie doit être considérée comme l’innovation majeure dans l’évolution des insectes, après l’apparition des ailes.
Cetonia carthami

 

Les cétoines adultes sont floricoles, mais il est difficile de les considérer comme de véritables pollinisateurs car s’il est vrai qu’elles se nourrissent de pollen et en disséminent assurément, elles sont également capables de brouter certaines pièces florales (étamines, pistils, pétales), privant ainsi les fleurs de leur possibilité de reproduction. Les larves sont de type mélolonthoïde* et leur régime alimentaire est saproxylophage*. On les rencontre aisément dans les amas de terreau des arbres creux, dans les fumiers riches en paille, sous les bottes de paille ou de foin reposant à même le sol.
La sous-famille des Cetoniinae est largement représentée en Corse puisqu’on compte sur l’île de Beauté 10 des 16 espèces présentes sur le territoire français.
Larve de cétoine
La période d’activité des adultes se situe, selon les années, entre le début du mois d’avril (Cetonia carthami) et la fin du mois d’août (Potosia morio). Cette période d’apparition est plus ou moins courte et précoce selon les espèces, tout comme peuvent être variables les zones de répartition et la fréquence.
Quelques cétoines
Cetonia aurata (Linné, 1761) – la cétoine dorée
16-20 mm
 
Cette espèce est représentée en Corse par la sous-espèce pisana Heer, 1841. C’est une cétoine extrêmement variable (voir planche) dont la palette chromatique va du vert au noir en passant par le pourpre, le bleu, parfois marquée par un bichromisme du plus bel effet (tête et pronotum* d’une couleur différente de celle des élytres). Si cette espèce est variable en Corse, ce n’est pas le cas sur le continent où elle est relativement stable et de couleur verte. On la rencontre au printemps, notamment sur les fleurs de cistes (Cistus creticus ssp. corsicus et Cistus monspeliensis), et jusqu’au début de l’été sur les chardons en fin de floraison. Elle semble présente sur toute l’île, sauf peut-être dans l’extrême sud où sa niche écologique semble être occupée par l’espèce carthami.  
Variations colorées de Cetonia aurata pisana
  
Variations colorées de Cetonia carthami
Cetonia carthami Gory et Percheron, 1833
13-16 mm
 
Proche de la précédente bien que plus petite, au pronotum* plus ponctué et aux côtes élytrales plus visibles, elle est également de couleur variable (mais moins que Cetonia aurata), communément verte, même s’il n’est pas rare de rencontrer des individus bicolores (tête et pronotum rouge cuivré, élytres verts) ou entièrement bleus. Cet insecte n’est pas présent sur le continent mais se rencontre également en Sardaigne. Cetonia carthami colonise la partie sud de l’île : environs de Figari, de Bonifacio, plages de la Rondinara, de Balistra, de Porto Novo... dans les mêmes types de biotope et sur les mêmes fleurs que l’espèce précédente.
 
Variations colorées d'Eupotosia affinis
Protaecia (Eupotosia) affinis
(Andersch, 1797)
17-20 mm
 
Cette espèce est représentée en Corse par la sous-espèce tyrrenica Medvedev, 1964 et c’est sans nul doute un des plus jolis représentants de la sous-famille. Concolore et de couleur métallique, cette espèce peut varier du vert foncé au bleu en passant par toute une gamme chromatique intermédiaire du plus bel effet. Même si elle semble un peu moins fréquente que les espèces précédentes, Protaecia affinis se rencontre en juin et juillet dans de nombreux biotopes de basse altitude, sur des chardons mais aussi sur des fruits qu’elle consomme à même les arbres.
 
 
 
Protaecia (Netocia) morio
(Fabricius, 1781) – la cétoine noire
13-20 mm
 
Protaecia morio est la plus répandue des cétoines corses. C’est aussi la plus ordinaire, d’un noir mat pouvant être marqué de petites macules blanches, qui passerait facilement inaperçue si elle n’était si courante le long du littoral corse et dans le maquis. Si les cétoines fréquentent assez peu les plages dont l’environnement ne correspond pas à leur biotope habituel, ce n’est absolument pas le cas de Protaecia morio que l’on retrouve communément morte noyée sur les plages.
 
 
 
Protaecia (Netocia) sardea
(Gory et Percheron, 1833) 
22-25 mm
 
Bien belle cétoine endémique* de Corse et de Sardaigne au corps large, un peu aplati sur le dessus et entièrement bleu-noir luisant. Sans doute la moins commune et la plus discrète des cétoines corses. Plutôt répandue dans la partie nord de l’île (Balagne, désert des Agriates...) elle se rencontre en début d’été dans le cœur des grands chardons où elle est peut-être quasiment invisible pour le promeneur non averti.
 
 
Protaecia (Potosia) cuprea
(Fabricius, 1775)  - la cétoine cuivrée
17-20 mm
 
Presque aussi commune que Protaecia morio, cette jolie cétoine au dessus vert olive luisant, quelquefois à reflets bruns rouges, se rencontre dans les mêmes biotopes et sur les mêmes fleurs que Cetonia aurata ou Protaecia affinis. C’est la vraie cuprea que l’on rencontre en Corse, l’espèce n’étant représentée que par des sous-espèces sur le continent.
 
 
Protaecia (Potosia) opaca
(Fabricius, 1781) - la cétoine mate
17-27 mm
 
C’est la plus grande des cétoines de l’île. Elle est en général noire, quelques rares fois verdâtre (c’est l’inverse sur le continent), et s’observe sur les fleurs et sur les plaies des arbres. Elle fréquente souvent le sommet de ces derniers et certains entomologistes ont également remarqué que cette espèce s’aventure fréquemment dans les ruches.
 
 
Tropinota (Epicometis) hirta
(Poda von Neuhaus, 1761) – la cétoine velue
8-13 mm
 
Toute petite cétoine noire particulièrement reconnaissable à la longue pilosité qui recouvre son pronotum* et ses élytres. Cet insecte se trouve principalement sur les fleurs dont il déchire corolle, étamines et pistils. On rencontre Tropinota hirta du début du printemps au début de l’automne. En fin de saison, il n’est pas rare de rencontrer des individus quasiment glabres, le quotidien de l’animal ayant eu peu à peu raison de sa pilosité.
 
 
Tropinota squadila 
(Scopoli, 1763)
8-13 mm
 
À l’œil, c’est quasiment la même espèce que la précédente. Sa biologie est identique et elle fréquente les mêmes biotopes. La distinction entre les deux espèces repose sur des caractères que l’on ne peut voir que sous une loupe binoculaire : une affaire de spécialiste.
 
 
Oxythyrea funesta
 (Poda von Neuhaus, 1761) – le drap mortuaire
7-10 mm
 
La plus petite des cétoines françaises, très commune sur l’île à partir du début du printemps sur les fleurs en tout genre. Facilement reconnaissable à sa couleur noire à reflets métalliques verts ou bronzés, glabre, avec les élytres plus ou moins parsemés de petites macules blanches.
 
Qu'est-ce qu'une sous-espèce ?
Potosia cuprea cuprea
En zoologie, l’espèce (ou taxon) est l’unité de base de la systématique, mais il est difficile de trouver une définition qui fasse l’unanimité. La plus communément citée est due à Ernst Mayr (1904-2005), ornithologue, biologiste et généticien allemand, l’un des pères de la synthèse évolutionniste moderne :
“l’espèce biologique est un ensemble de populations interfécondes, génétiquement isolées du point de vue reproductif d’autres ensembles équivalents.”
 
Au sein d’une espèce donnée, une sous- espèce (ssp.) est un groupe d’individus isolés (pour des raisons géographiques, écologiques ou anatomiques) et qui évoluent en dehors du courant génétique de l’espèce de référence. Par exemple, selon la nomenclature binominale de Linné (cf. Stantari n° 13 p. 59), Cetonia aurata (Linné) est l’espèce de référence et pour préciser qu’on est en présence de cette espèce type, on écrira “Cetonia aurata ssp. aurata s. str” (s. str = sensus stricto). Cette cétoine est caractérisée par son aspect luisant mais non brillant, ses élytres fortement échancrés et les dents externes des paramères (parties de l’organe copulateur mâle) peu saillantes. En Corse, cette forme ne se rencontre pas (isolement géographique), elle est remplacée par la sous-espèce “pisana Heer”, caractérisée par un aspect très brillant, des élytres faiblement échancrés et des paramères fortement dentés. Pour marquer cette différence, on écrira “Cetonia aurata ssp. pisana Heer”. Des sous-espèces différentes ont souvent la possibilité de se reproduire entre elles, car leurs différences ne sont pas (encore) suffisamment marquées pour constituer une barrière reproductive.
Petit lexique
  • Carbonifère : période géologique de l’ère primaire (-360 à -300 millions d’années) au cours de laquelle se sont formées les grandes masses de houille.
  • Imago : forme définitive d’un insecte adulte sexué. Le terme imago – qui ne s’applique proprement qu’à l’état définitif des insectes holométaboles – s’emploie aussi, par extension, pour désigner l’état adulte de tous les autres insectes.
  • Mélolonthoïde : la famille des Melolonthidae est celle des hannetons, bien connus pour leurs larves communément appelées “vers blancs”. Dire que des larves sont du type mélolonthoïde revient à dire qu’elles ont l’apparence d’un gros vers blanc.
  • Saproxylophage : qui se développe dans des débris de bois partiellement décomposés.
  • Pronotum : face dorsale du thorax.
  • Endémique : se dit d’une espèce (ou d’un genre) propre à une région ou un pays donné.
Liens
 
Accouplement de Tropinota squalida

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